Himiko pénétra dans la demeure par la grande ouverture centrale dépourvue de porte ou flottaient au vent deux drapés de couleur rouge sang. Elle laissa ses getas sur la dalle de granite poli qui couvrait le sol avant de monter sur le parquet en bois de chêne massif dans lequel on pouvait admirer son reflet. La première pièce qui servait d'entrée n'était pas grande. Ses murs était recouverts de placards aux portes de papier derrière lesquels les maîtres de la maison et leurs invités plaçaient leurs effets afin de pénétrer dans la seconde pièce, dont la porte à battant coulissant en papier de soie finement calligraphiée était caché par un paravent en bois et tissu de fine manufacture. Derrière se trouvait la pièce principale, une salle de réception, un salon en quelque sorte. Des tatamis en paille de riz tressé recouvrent le sol, ils ne sont séparés que par quelques lattes du même bois que le magnifique parquet de l'entrée. Une table basse en bois d'ébène et de bonne surface était placée en plein milieu, une théière en fonte y était posée, ainsi que 3 petites tasses en porcelaine, d'où s'échappait le doux fumet d'un sencha infusé il y a peu. Sur la droite, deux goban en kaya véritable étaient alignés, et sur l'un étaient disposées des pierres en ardoise d'Osaka et en coquillage des plages de la région. Noir a l'avantage sur Blanc. A gauche, un escalier à l'occidentale permettait de monter à l'étage supérieur. Himiko grimpa les marches sans faire de bruit. Elle se trouva dans un couloir possédant deux portes du même côté. Deux chambres, assez vastes, au centre desquelles se trouvait un futon. Quelques placards, une table de calligraphie dans chaque chambre, et dans la première, un katana reposait sur son support en bois verni.
Aujourd'hui, on entre toujours par la même porte, ou il y a maintenant une vraie porte, et non un trou permettant à tout le monde d'entrer comme dans un moulin. L'entrée est la même, mais le parquet a prit un coup de vieux. Quelques taches, des rayures, il ne brille plus aussi bien qu'avant, mais il n'y a pas de trous... c'est que c'est solide le chêne. Les portes des placards sont branlantes, voir bloquées ou inexistantes.
La salle de réception n'es plus aussi zen. Les tatamis sont en - très - mauvais état, la table basse montre des trace de batailles, des entailles et quelques trous de bestiole xylophages. Un goban a été volé, et il manque des pierres sur le deuxième. Les quelques calligraphie qui étaient au mur ont été remplacé par les fresques à la gouache "made in Mizugashi's familly" et il manque des marches à l'escalier.
A l'étage, les chambres sont presque habitable, bien qu'elles ne soient plus vraiment indépendantes l'une de l'autre, et M. Mizugashi les a aménagé pour y faire dormir une partie de la famille.
Après avoir traversé le salon japonais et ouvert la porte du fond qui donnait sur un petit couloir, Margaux pénétra dans la seconde bâtisse qui constituait le manoir. Faisant fi des convenances japonaises, elle avait gardé ses bottes, et entendait bien ne pas s'en séparer. Elle entra dans ce qui devait être une salle à manger à la française. Une vaste table rectangulaire sur laquelle étaient préparés les couverts pour le dîner du soir trônait en plein milieu de la pièce. L'argenterie était sans aucun doute de grande valeur, tout comme les verres en cristal qui étaient posés devant les assiettes en porcelaine. Des chandeliers éclairaient la nappe blanche, et à côté de ces candélabres décantait doucement une bouteille de vin français. Margaux sourit en la voyant, et pour cause : un Château Margaux 1811, un de ces fameux vin de la comète. Il était à peine pensable de trouver une bouteille de cette qualité dans un manoir japonais, 50 ans après sa vinification. Derrière la table, une horloge à balancier ponctuait le silence d'un « cloc-cloc » régulier et apaisant. Un buffet ancien en châtaignier était adossé au mur blanc ; il contenait un service complet en porcelaine blanche, et un autre en faïence bretonne, peinte à la main par des artisan de Quimper. L'argenterie ne faisait pas défaut, on pouvait dresser une table pour 20 convives midi et soir, d'un service complet, sans avoir à laver les couverts. Au fond, sur la droite, une porte communiquait avec la cuisine. Une pièce ou il régnait une agréable chaleur produite par le poêle à bois Godin qui servait de cuisinière. C'était une pièce majestueuse, toute en fonte ornée de métal doré, ce fourneau ne possédait pas moins de 3 fours, et l'on pouvait faire chauffer des aliments sur la plaque du dessus. Une bouilloire en émaille y était d'ailleurs posée, et commençait à siffloter pour indiquer que l'eau qu'elle contenait entrait en ébullition. Une odeur de civet de lapin mit l'eau à la bouche à Margaux, elle se réjouissait de dîner en ces lieu le soir même. Elle monta à l'étage, par un étroit escalier en colimaçon tout en pierre, et parvint dans un petit couloir recouvert de tapisserie rouge bordeaux, et décorée de portraits de membres de la famille de ses hôtes. Sur sa droite, une porte était ouverte, et elle devina qu'il s'agissait de ses quartiers. Une vaste chambre avec un lit à baldaquin, une petite table munie d'un miroir décoré et un paravent derrière lequel se trouvait une énorme armoire normande. Au fond du couloir, une porte noire munie d'une poignée d'or demeurait close, il devait s'agir sans aucun doute de la chambre du maître des lieux.
Cette deuxième partie de la maison, dont l'architecture française contraste avec la façade japonaise de l'aile nord que vous avez visité auparavant, est toujours debout. La cuisine est restée à peu près dans le même état, mais la cloison qui séparait la salle à manger s'est écroulé. Si l'argenterie et la vaisselle ont disparue, la cuisinière Godin est restée (évidement, trop lourd à piquer, ça), ce qui fait de cette grande pièce une immense cuisine salle à manger, mais un pan de mur, à gauche en rentrant, s'est à moitié effondré, ce qui laisse une vue imprenable sur la petite rivière qui traverse la propriété. M. Mizugashi a eu le temps avant sa mort d'installer de vieilles baies vitrées à cet endroit, pour boucher le trou en conservant la vue. L'horloge est toujours intacte, mais ne fonctionne plus. Le buffet est vide, et une des porte est cassée.
A l'étage, le lit à baldaquin n'a plus de baldaquin, et le miroir de la coiffeuse est brisé. L'armoire normande, elle n'a pas bougé d'un centimètre. Au fond du couloir, des briques on été placée, pour empêcher l'accès à la seconde chambre à cause des risques d'effondrement.
Lorsqu'Hildegarde poussa les lourdes portes de bronze qui séparaient la salle à manger à la française du cloitre ou elle voulait se rendre, on put entendre un sourd grincement dans chaque aile de la maison. Ces portes métalliques étaient toutes deux magnifiquement sculptées,représentant des animaux de la forêt avoisinante que le maître avait l'habitude de chasser avec ses amis. A mi-hauteur, deux gros anneaux d'argents servaient de poignée pour refermer ces portes qui malgré leur poids glissaient encore bien sur leur charnières. De l'autre côté, un dallage de granite pavait un couloir en L longé par quelques colonnes de grès, et surplombé par une toiture en ardoise qui reposait sur de belles poutres de chêne. Très exposé aux courants d'air de par l'absence de vitres aux fenêtre, ce passage servait de pont au dessus de la rivière qui serpentait entre les ailes de la propriété. Hildegarde jeta un oeil à la rivière au moment ou elle se trouvait au dessus. L'eau était claire et vive. Il n'y avait pas beaucoup de fond, à peine de quoi s'y tremper jusqu'à mi-cuisse. Elle poursuivit sa marche, et au bout du couloir, elle fit face à d'autres portes, en bois de chêne passé par les âge, et foncé par cette mixture que les moines appliquent pour protéger les oeuvres en bois des insectes et des champignons. Ornée de pièces d'acier et cloutée pour en renforcer la solidité, cette magnifique porte d'abbaye était entourée par deux sculpture en pierre, qui représentaient chacune un personnage, portant une couronne et une épée à la ceinture. Leurs yeux de roche étaient baissés, comme leur tête, et leur mains étaient jointes en signe de prière. Hildegarde contempla un moment les deux rois en train de se recueillir, puis tira une des portes pour pénétrer dans le cloître. Elle marchait maintenant sur un sol tout en pierre d'ardoise. Le couloir unique décrivait un carré autour d'un jardin intérieur. Des colonnes semblables à celles du pont supportaient un préau qui permettait aux habitants de se promener autour de ce patio tout en restant à l'abri de la pluie. Ce jardin clôt possédait en son centre un bassin bordé de roseaux, dans lequel nageaient plusieurs carpes Coi. Autour, quelques massifs de fleurs apportaient de la couleur au printemps, et au moi de juin, les quelques rosiers qui grimpaient le long des murs recouvraient de fleur les pierre de ce petit morceau de paradis. Un spectacle qui aurait ému Redouté lui même. Dans le couloir, regardant depuis des décennies ce spectacle naturel, étaient sculptés à même le mur des bustes de personnages historiques de tous horizons. On pouvait y reconnaître Jules César, un buste quasiment unique du fameux dictateur, Marco Polo, Charlemagne, Oda Nobunaga, Atila, Arthur Pendragon, Moctezuma et j'en passe.
Sans aucun doutes la partie la plus solide du manoir. Il est resté presque intact, à l'exception de la toiture que quelques tempêtes ont eu soin de trouer par ci par là. Les portes en bronze étaient trop lourdes pour être pillées, seuls les anneaux d'argent ont disparu, mais le père les a remplacé par une corde et un bâton, donc point de souci (si ce n'est la classe). Un des rois de la porte du cloître s'est fait décapiter le 21 janvier 1793 (allez savoir de qui il s'agissait). A l'intérieur, les statues n'ont pas bougé. Le jardin, par contre, n'a plus rien d'un jardin, mais ressemble plus à une jungle, bien que le M. Mizugashi ait fait quelques efforts de débroussaillage pour que l'on puisse y marcher un peu, pour se rendre près du bassin notamment. L'an passé, un incendie dans la pagode, l'aile sud, a partiellement endommagé la toiture, mais la pluie battante a limité les dégâts, et la structure en pierre du patio l'a protégé du pire. Quelques pierres, les plus proches de l'aile sud ont noirci, et il pleut dans le couloir à cet endroit là, mais rien de plus.
Margaret en avait marre de monter ces escaliers. Les marches en bois sombre qu'elle grimpait de moins en moins vite décrivaient un carré tout autour de la pagode, ou chaque arrête faisait monter d'un étage. Quatre étage au total, bâtie selon une architecture traditionnelle chinoise. Chaque pièce au centre de cette pagode reflétait un élément particulier. La pièce du bas juste au dessus des fondation n'était pas peinte, et le sol était en pierre. Le bois avait gardé sa teinte brune naturelle, et l'on sentait comme une force sereine présente dans la pièce. Un étendard accroché au plafond pendait jusqu'à mi-hauteur au centre de la pièce, et calligraphié en noir sur fond blanc, on pouvait y lire le kanji « Terre ». Au premier étage, Margaret senti comme une ambiance calme contre laquelle il ne fallait pas se soulever, au risque de provoquer la colère des esprits qui habitait là. Les boiseries étaient peintes en bleu, et au centre, au dessous de l'étendard sur lequel était calligraphié le kanji « eau », une stèle portait une grande vasque en cristal remplie d'eau claire et limpide. Continuant son ascension, elle vit pénétra ensuite un lieu aux couleurs rouges vives. Il y faisait étrangement plus chaud, et l'air était presque étouffant. Un âtre était placé au milieu de la pièce, et il y brûlait un petit feu qui semblait bien entretenu. Au dessus, elle ne fut pas étonnée de trouver en noir sur un étendard blanc quelque peu noirci par la fumée, le kanji « feu ». Elle passa son chemin, et arriva au dernier étage, peint tout en blanc, et dont les cloisons étaient faites en croisillons de bois, laissant pénétrer dans la pièce un courant d'air vivifiant qui donnait vie à l'étendard marqué « air » accroché au plafond.
Les enfants de la famille Mizugashi ont pu connaître ce bâtiment presque en l'état. Incroyablement bien conservée, le père avait aménagé les pièces pour les rendre habitables. Cependant, c'est ici qu'eut lieu le tragique événement qui causa la mort de Lemon Mizugashi. La Pagode fut réduite en cendre, privant de ce fait l'accès à la dernière partie de la maison.
Gwenaelle passa le pont qui reliait la falaise à la pagode, et s'arrêta un instant pour contempler la vue. On distinguait toutes les parties du manoir de là, on pouvait même suivre du regard la petite rivière qui serpentait entre les ailes de la propriété. Elle se retourna et admira la chapelle qui se dressait devant elle. Une belle construction de style gothique, en pierre grise et au tympan sculpté par des ouvriers passionnés. La porte en bois était ouverte, Gwenaelle ne se fit pas prier. Ses yeux mirent quelques minutes à s'habituer à la pénombre et pendant un moment, elle n'eut pour seule lumière que celle du soleil qui filtrait à travers les vitraux de la rosace au fond de l'église, au dessus de l'autel. Magnifiquement réalisée, on y voyait des scènes de la bible ainsi que des représentations de personnage mythiques. De chaque côté, des vitraux colorés d'aussi bel ouvrage baignaient l'intérieur de la bâtisse d'une douce lumière qui venait réchauffer l'air frai emprisonné dans ce sanctuaire aux murs si épais. Elle marcha jusqu'à l'autel, derrière lequel était posé, sur un promontoire en bois sculpté et verni, une croix en bronze, si grande qu'il aurait fallut dix hommes pour la déplacer. S'agenouillant, elle se mit à prier pour le salut des Hommes.
Solide comme un roc, dont elle est entièrement bâtie d'ailleurs, la chapelle est restée en l'état. La croix en bronze pesant plusieurs centaines de kilo, elle n'a pas été volé et c'était la seule chose qui avait une quelconque valeur. Trois vitraux ont été cassé, deux sur le flanc est et un à l'ouest. La rosace, qui est orientée au sud, est restée intacte. Depuis l'incendie de la pagode, l'accès à la chapelle est bloqué, et il faut entreprendre une grande randonnée à travers la forêt pour s'y rendre.